Parce que chaque individu est unique dans la compréhension du
monde qui l’entoure, dans sa relation à l’autre, il construit ses propres réalités, ses propres repères qui le positionne dans son environnement. Chaque réalité se nourrit des perceptions de cet
environnement et des évènements qui l’anime : « Percevoir, c’est pour l’être humain, s’engager dans une relation active avec le monde. »[1]
Et si l’engagement est actif, le moindre changement est source de perturbation pour l’individu, puisqu’il vient modifier sa perception initiale.
J. Piaget définit la perception comme « la connaissance que nous prenons des objets, ou de leurs mouvements, par contact direct et
actuel. »[2] La perception dépend, elle-même, de chaque construit de l’individu : ses expériences, son éducation, ses croyances, ses valeurs, ses relations sociales,
professionnelles, son rapport au travail…
C’est donc en prenant connaissance des événements, de son environnement que l’individu se les approprie pour en faire ses réalités, ici et maintenant, et dans le même temps, pour les projeter aux
yeux des autres. De plus, les interactions, entre les individus, entre l’individu et l’organisation, entre les organisations, nées de la confrontation des réalités de chacun, contribuent
elles-mêmes à façonner ces réalités.
La capacité sociale de l’être humain, ou l’obligation à l’être dans certains contextes (professionnels par exemple), autorise la cohabitation des différentes réalités et la facilite d’autant,
qu’un intérêt commun rapproche l’ensemble des protagonistes. « Les conduites individuelles au travail ne dépendent pas seulement de la personnalité. Elles répondent à l’action de
l’environnement, […] inspirées par une stratégie d’appropriation de la situation de travail, en interaction avec cette situation. »[3]
Apprendre à observer, comprendre, sinon accepter les manières de percevoir et d’appréhender le réel des autres, est une des clés pour le manager
d’équipe ; pratiquer l’écoute en est un des moyens.
Les Nuages
Afin d’illustrer mon propos, je propose de l’étayer par une métaphore : Comment chacun regarde les nuages ?
Chacun d’entre nous a déjà essayer de voir dans ces volutes, qui un animal, qui un personnage. Pour faire le lien avec le sujet qui m’occupe à l’instant, une
explication physique simple est nécessaire.
Un nuage est formé d'un ensemble de gouttelettes d'eau ou de cristaux de glace en suspension dans l'air. L'aspect du nuage dépend de la lumière qu'il reçoit et des particules qui le
constituent[4].
Deux constats immédiats : (a) la perception de la ‘forme’ du nuage dépend de la position de l’observateur (vis-à-vis de l’éclairage reçu), et (b) la réalité de cette forme est induite par
l’interprétation de l’observateur de sa propre perception (le côté ouaté du nuage n’existe pas réellement, et sa représentation est très éloigné de sa constitution réelle – au passage, une
information physique supplémentaire, un nuage est bien formé de gouttes ou de cristaux et non de vapeur d’eau, il y a bien eu condensation, mais sa formation vient du refroidissement dans l’air
de la vapeur).
Chaque individu, en regardant le même nuage, s’approprie l’image qu’il perçoit et l’intègre dans ses réalités, en fonction à la fois de sa position d’observation et de son interprétation ;
et ce sont bien ses réalité, et non pas sa réalité qui est en jeu, car le nuage n’est pas statique, se modifiant au gré des éléments, transformant la perception initiale. Bien sûr, les nuages sont regroupés en famille avec des traits communs pour permettre leurs identifications, mais il s’agit là d’une vue d’ensemble permettant à un
regard professionnel de les classifier.
Chaque individu, en scrutant le détail de chaque nuage, fait de cette perception, l’élément structurant de son interprétation.
Ceci renvoie à la Théorie de la Forme, que Jean Piaget illustre ainsi : « En présence d’une multiplicité d’éléments, nous leur imprimons alors la forme d’un ensemble qui n’est pas une
forme quelconque, mais la forme la plus simple possible exprimant la structure du champ »[5] visuel, en
l’occurrence.
Pour clore avec cette métaphore, on voit bien que la difficulté pour chaque individu n’est pas tant d’imposer son interprétation à l’autre, telle une vérité absolue, mais bien d’accueillir les
points de vue différents pour enrichir les réalités, a fortiori quand le ‘nuage noir’ du changement vient perturber le fragile équilibre.
[1] Arie de Geus dans op.cit. p.56
[2] Jean Piaget : Psychologie de l’intelligence – Editions Armand Colin – Pocket Agora n°226 – Paris 1998 – p. 75
[3] Stéphane Haefliger : Résistance et collaboration au sein de l’entreprise – Observatoire des médias et des entreprises – Article commandé par la revue Persorama – 15 Septembre 1998
– p.2
[4] Météo France : Dossier sur les nuages –
http://www.meteo.fr/meteonet/decouvr/dossier/nuages/nua.htm
[5] Jean Piaget dans op.cit. p.80
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